| Neftyanye
Kamni : les Rochers de pétrole |
|
L’île artificielle des “Rochers de pétrole” (Neftyanye Kamni) est dans un état qui laisse... pantois! “Incroyable”! “Du jamais vu”! “C’est comme une vieille photo datant des années 4O”, dit un Texan de Pennzoil, la compagnie américaine qui a construit et qui exploite le compresseur de gaz, la seule unité normale de la plate-forme. Non seulement cette île artificielle a été construite avec une technologie soviétique qui date des années 40, mais surtout elle est ravagée par un fléau qui sévit dans toutes les républiques de l’ex-URSS: un manque total d’entretien qui fait de toutes ces installations un véritable cimetière industriel. Un terrible manque d'entretien L “île artificielle” de Neftyanye Kamni, installation unique en son genre dans le monde, est un véritable réseau de quelque 70 kilomètres de pontons, montés sur pilotis en tubes d’acier, sur lesquels ont été construites des passerelles reliant entre eux les diverses plates-formes et les quelque 4.000 puits qui ont été forés à partir de ces plates-formes. Au cœur de cette immense toile d’araignée d’acier, la plate-forme centrale, construite autour du premier puits foré en 1949 par un ouvrier du nom de Mikail Kaverotchkine, est une petite ville en miniature: elle supporte des immeubles en béton de plusieurs étages -- une centrale, des unités techniques, un immeuble administratif, et les deux immeubles qui abritent les logements du millier d’hommes et de femmes qui travaillent pendant 8 jours sur l’île artificielle avant de retourner pour une semaine de repos sur la terre ferme. L’effigie en bronze de l’ouvrier pionnier qui a construit le premier puits et des statues et des fresques à la gloire des travailleurs témoignent encore de la glorieuse époque -- en fait, la dernière décennie de l’ère stalinienne -- pendant laquelle les dirigeants soviétiques de Moscou “chouchoutaient” un Azerbaidjan qui produisait le tiers du pétrole soviétique. |
|
Cette époque est bien révolue. Sérieusement endommagées en 1992 par une tempête particulièrement violente, les installations de
l’île artificielle souffrent surtout d’un terrible manque d’entretien qui dure depuis au moins quinze ans; pire que cela, elles donnent
l’impression d’avoir été ravagées par un conflit: on ne voit que des constructions à moitié détruites, des réservoirs éventrés ou même
couchés sur le côté, des grues et des machines qui ne sont plus que des tas de rouille. Même au lendemain de la première guerre du Golfe
(1980-1988) les installations pétrolières irakiennes n’ont jamais présenté un tel aspect de ruine : |
![]() |
|
Immédiatement après le cessez-le-feu, les Irakiens avaient déblayé les gravats, utilisé les pièces des unités les plus endommagées pour réparer celles qui pouvaient l’être, et redonné aux installations pétrolières un aspect quasi-normal. On observe le contraire sur les plates-formes azéries de la mer Caspienne. Et les ouvriers de la compagnies nationale de pétrole, la SOCAR, ressemblent plus à des clochards qu’à des pétroliers: leurs tenues sont crasseuses, ils ne sont pas rasés, et ils ignorent l’emploi du casque. Ils ont, il est vrai, des excuses; ils touchent un salaire misérable - 300.000 manats, soit un tout petit peu plus de 50 euros - quand ils sont payés: les employés de la SOCAR n’ont en effet pas été payés depuis quatre mois ! Dans ce décor poignant, la plate-forme de la Pennzoil, une société pétrolière américaine basée à Houston, Texas, offre un contraste saisissant : ses ouvriers casqués ont des tenues impeccables, et les turbines de cette unité de compression de gaz ont un aspect étonnamment rutilant. Ses ouvriers ne sont payés que 20.000 manats (4 euros) de plus que leurs collègues travaillant pour la compagnie nationale - mais ils sont payés ponctuellement... Produisant 3,5 millions de mètres cube de gaz par jour, cette unité couvre environ 20 pour cent des besoins en gaz de l’Azerbaidjan (et permet à l’Azerbaidjan d’économiser quelque 200.000 euros par jour sur ses importations de gaz naturel) - en récupérant et compressant du gaz qui auparavant était purement et simplement relâché dans l’atmosphère: les techniciens qui ont construit l’île artificielle ignoraient même l’usage des torchères! Le cimetière industriel de Sumgait L’île artificielle de Neftyanye Kamni n’est malheureusement pas une exception: à 30 kilomètres au nord de Bakou, la ville industrielle de Sumgait, où étaient concentrées les raffineries et diverses usines pétrochimiques et métallurgiques, est un véritable cimetière industriel. La pollution n’y a jamais été aussi grave, malgré la fermeture totale de plusieurs usines, et le fonctionnement de la plupart des autres à 20 pour cent de leur capacité. Dans tout l’Azerbaidjan, le paysage industriel est sinistré: dans la capitale même, dans le quartier dit des 40 réservoirs, la plupart des usines sont fermées, et des réfugiés construisent plus ou moins légalement des masures le long des voies ferrées qui reliaient ces usines entre elles. Elena, la quarantaine, travaille, ou plutôt travaillait, dans une usine textile : ingénieur, elle se souvient encore de l’époque heureuse -- l’époque soviétique -- où elle pouvait s’offrir tout ce qu’elle voulait, y compris une voiture (vendue depuis longtemps), le cinéma, et des vacances en Crimée ou à Leningrad. Aujourd’hui, elle gagne un salaire de misère: 60.000 manats (12 euros!). C’est un salaire très théorique, car son usine, qui employait 3.600 ouvriers, est fermée depuis trois ans, et en fait, Elena est au chômage : cette année elle a travaillé exceptionnellement pendant 3 mois pour... les Chinois, qui ont fait travailler un certain nombre d’ateliers de l’usine, en sous-traitance. Le mari d’Elena, économiste, lui aussi au chômage, travaille comme gardien dans un parking, à l’aéroport: avec les pourboires, il arrive à gagner 250.000 manats (50 euros) par mois. Les autres usines du quartier ne sont guère mieux loties: une usine métallurgique est totalement fermée; une usine de fabrication d’ampoules électriques n’emploie plus que 600 ouvriers sur 1.800. Comment expliquer ce naufrage de l’industrie azérie? Nouri Nouriev, l’ingénieur en chef de l’île artificielle de Neftyanye Kamni, a sa théorie: cet homme de 62 ans qui continue de travailler quoiqu’il ait dépassé l’âge de la retraite, et qui regrette manifestement le “bon vieux temps” soviétique, explique qu’autrefois “tout était coordonné depuis le ministère du pétrole à Moscou: c’était lui qui pourvoyait aux besoins des entreprises en pièces détachées et en équipement. Nous dressions la liste de nos besoins six mois ou un an à l’avance, et les dirigeants de l’entreprise allaient à Moscou avec leur plan d’extraction, disant aux responsables du ministère: “Si nous n’avons pas ces pièces, nous ne pourrons pas exécuter le plan”. Maintenant, nous devons tout acheter avec des devises, en Russie ou ailleurs. Nous avons des ateliers qui fabriquent les pièces de rechange, mais 30 % des matières premières sont d’origine étrangère, et la production est paralysée... Quant aux tubes des oléoducs, ils étaient achetés par Moscou au Japon. Il y a bien longtemps que nous n’en avons plus reçu : nous n’avons pas d’argent”. Elena, l’ingénieur qui travaille dans une usine textile, attire l’attention sur un autre problème: la production des usines construites en Azerbaidjan était destinée à l’immense marché des anciennes républiques de l’URSS devenues indépendantes; privées aujourd’hui de ce débouché, ces gigantesques usines ne peuvent tourner qu’à un infime pourcentage de leur capacité. De plus, la qualité de leur production ne soutient pas la comparaison avec les produits importés: “Les chemises et les pantalons que nous produisons, quand l’usine tourne, se vendent mal”, dit Elena; “on trouve aujourd’hui des vêtements importés de bien meilleure qualité”. Mais tout cela n’explique pas l’aspect tragique de toutes ces usines, dont les murs et les toitures sont souvent éventrés -- comme si ce pays sortait d’une guerre. Pour les Azéris, c’est le résultat de la corruption qui sévit depuis des années dans ce pays, comme dans toutes les anciennes républiques de l’URSS: les dirigeants de ces entreprises ont fait des fortunes colossales en achetant des produits de mauvaise qualité, et, par exemple, en remplaçant une partie importante du ciment destiné à la construction de ces usines par du sable... Mais il y a un autre facteur important dont on ne parle pas: le départ de plusieurs centaines de milliers de cadres après la “mort”, comme on dit à Bakou, de l’URSS; après les pogroms de Sumgait (février 1988) et surtout après ceux de Bakou (janvier 1990) la quasi totalité des Arméniens (environ demi-million) ont pris le chemin de l’exil: sur demi-million d’arméniens qui y vivaient il y a une dizaine d’années, il ne reste plus aujourd’hui en Azerbaidjan que quelque 30.000 femmes d’origine arménienne, mariées à des azéris, et des vieillards sans famille, qui se cachent. De même, on estime à quelque 300.000 le nombre des Russes qui sont partis d’Azerbaidjan après l’indépendance de ce pays (29 août 1991). Plus grave encore, un nombre relativement important d’Azéris d’origine, mais formés dans des écoles russes et dans le moule soviétique, ont préféré eux aussi partir à Moscou. Ceux qui sont restés sont totalement démoralisés: ces “orphelins” du système soviétique, se débattant dans des difficultés matérielles incroyables, et ressassant sans cesse les “complots” de Moscou et ses “agents” arméniens contre la jeune république azérie, gèrent les affaires courantes avec beaucoup de désinvolture. Avec quelques centaines de milliers de réfugiés, victimes du conflit avec l’Arménie, avec une production industrielle qui a chuté de 30 pour cent par rapport à 1994, et un SMIG de... 1 euro par mois (!) l’Azerbaidjan est au bord de l’implosion. Et pourtant ce pays pourrait bientôt (re)devenir une puissance pétrolière - le Koweit du Caucase. |